Histoire

AVEC EMMANUEL MACRON | LA COLONISATION EST UN CRIME CONTRE L’HUMANITE

En parlant de l’action de l’homme, la colonisation est une occupation, une exploitation ou une mise en tutelle d’un territoire sous-développé et sous-peuplé par les ressortissants d’une métropole.

Jamais colonisation n’a été plus heureuse, n’a porté de plus beaux fruits, que celle des Romains en Gaule (Bainville, Histoire de France, t. 1, 1924, p. 15)

Est-ce donc un mal inévitable que toute colonisation se fasse ainsi par la violence et la ruse, et aboutisse en fin de compte à l’expropriation du vaincu? – J. et J. TharaudLa Fête arabe, 1912, p. 245.

Par extension, la colonisation est une occupation et exploitation abusives dans un domaine particulier.

“IL FAUT EN RIGOLER” – HENRI SALVADOR (CHANSON)

LES CONSEQUENCES DE LA COLONISATION ET DE L’ESCLAVAGISME

L’homme est porteur d’un certain nombre de droits liés à sa nature, droits indépendants de son milieu social ; La déclaration de 1789 avait décliné les droits inaliénables de l’individu garantis par les institutions : l’assemblée des nations unies a voté en 1948 une charte qui édicte les principes que tout état se doit de respecter

L’esclavage, est la condition d’un individu privé de sa liberté, qui devient la propriété, exploitable et négociable comme un bien matériel, d’une autre personne.

Défini comme un « outil animé » par Aristote (Éthique à Nicomaque, VI, chap. VIII-XIII), l’esclave se distingue du serf, du captif ou du forçat (conditions voisines dans l’exploitation) par l’absence d’une personnalité juridique propre.

Des règles (coutumes, lois…) variables selon le pays et l’époque considérés, fixent les conditions par lesquelles on devient esclave ou on cesse de l’être, quelles limitations s’imposent au maître, quelles marges de liberté et protection légale l’esclave conserve, quelle humanité (quelle âme, sur le plan religieux) on lui reconnaît, etc.

L’affranchissement d’un esclave (par son maître ou par l’autorité d’un haut placé) fait de lui un affranchi, qui a un statut proche de celui de “l’individu ordinaire”.

Les traites négrières transatlantiques et orientales sont les plus emblématiques des pratiques esclavagistes, du fait de leur durée (plusieurs siècles), leur ampleur (plusieurs dizaines de millions d’esclaves en tout), et leur impact historique (notamment aux États-Unis, en Amérique Latine et en Afrique).

Ponctuellement condamné depuis l’Antiquité (par des autorités morales et parfois politiques), et plus récemment interdit par les différentes déclarations des droits de l’homme, l’esclavage a mis longtemps avant d’être aboli.

L’esclavage humain est aujourd’hui officiellement interdit (via par exemple le pacte international relatif aux droits civils et politiques) mais le travail forcé, la traite des êtres humains, la servitude pour dettes, le mariage forcé et l’exploitation sexuelle commerciale sont les formes modernes de l’esclavage.

INFLUENCES SUR L’ESCLAVAGE

Répandu partout dans l’Antiquité, l’esclavage était en voie de disparition en Europe à la fin du Moyen Âge, au cours duquel il avait été remplacé par le servage, dont, du moins les victimes n’étaient plus considérées comme de simples marchandises.

Mais il a été autorisé dans les colonies européennes d’Amérique lors de la première expansion coloniale. Dès lors, intimement lié à la colonisation de l’Amérique bien qu’il n’en soit pas le seul apanage, l’esclavage a pu se développer dans ou à partir des colonies sous l’impulsion des intérêts privés.

Les historiens estiment qu’entre onze et quatorze millions d’Africains ont été entassés dans des bateaux européens en route vers l’Amérique (entre le XVe et le XVIIIe siècle) et que près de 14 % d’entre eux sont morts durant la très éprouvante traversée de l’Atlantique, chiffre comparable à celui de la mortalité des marins effectuant la traversée.

À cette époque, sur les autres continents l’esclavage s’est maintenu, tant en Asie qu’en Afrique. L’esclavage était resté très répandu, car avec la naissance de l’islam, le concept est lié au champ privilégié de la Guerre Sainte Musulmane (« Djihad »), qui sert alors d’alibi pour des chasses à l’homme massives pratiquées d’abord par les Arabes, puis par les Africains islamisés (Peuls) contre ceux qui ne l’étaient pas.

Progressivement, des voix portées en partie par l’église catholique, par des amis lors de la révolution française, et surtout par le mouvement Quaker en Angleterre, se sont fait entendre pour restreindre l’esclavage.

Elles se sont cependant confrontées aux intérêts des planteurs qui bénéficiaient de l’esclavage, et les métropoles craignaient de perdre la fidélité de leurs colons si elles abolissaient l’esclavage.

Lors de la seconde expansion coloniale, avec la colonisation de l’Afrique et de l’Asie, les puissances coloniales occidentales, à l’exception du Portugal, mèneront des politiques visant à abolir l’esclavage et la traite. Ainsi, la colonisation européenne a interdit la traite à partir du XIXe siècle.

En Algérie, elle a également interdit des pratiques traditionnelles qu’elle assimilait à de l’esclavage.

GENOCIDES, DEPORTATIONS ET TORTURES

La colonisation a partout installé les conditions d’un affaiblissement de peuples conquis ou rebelles et de la disparition de leur culture.

Les colons sont confrontés à la difficulté d’imposer leur présence sur les terres nouvelles dont les richesses sont convoitées.

Ainsi, leurs bonnes intentions, dites civilisatrices, échouent et les colons sont rapidement amenés à affronter les peuples autochtones.

Lorsqu’une escalade dans la violence et la haine se produit, l’exploitation des autochtones, leur déportation, leur massacre, peuvent parfois préfigurer ou aboutir à des exterminations intentionnelles.

 

 

1. EN AMERIQUE

Les conquérants catholiques, principalement espagnols, ont dû s’allier à certaines tribus autochtones, guerroyer et souvent se livrer à des massacres dans les régions dont ils convoitaient les ressources, avant de parvenir à soumettre les populations indigènes, les évangéliser et les exploiter.

L’empire aztèque et l’empire inca, deux grandes puissances du continent américain, ont été rapidement vaincu.

  • En Bolivie, des centaines de milliers d’Indiens sont morts dans les seules mines de Potosí. En général, les victimes sont difficiles à chiffrer, les données démographiques manquent ou sont peu sûres.
  • Les puritains anglais ont davantage considéré les Indiens comme un obstacle à l’expansion des colonies.
  • Certaines nations d’Amérique du Nord, tels les Creeks, les Cheyennes, les Séminoles, ont ainsi été déportées de la côte est à la côte ouest au cours des XVIIIe et XIXe siècles.

De nombreuses guerres ont éclaté et les haines exacerbées ont créé par endroits les conditions d’actes génocidaires.

Au Texas et surtout en Californie lors de la Ruée vers l’or, des colons sont responsables de l’élimination physique (massacres gratuits, kidnappings d’enfants, placement dans des réserves insalubres…) de plusieurs tribus.

2. EN AFRIQUE

Une des grandes particularités de l’esclavage arabo-islamique est la mutilation sexuelle quasi systématique des esclaves mâles. L’utilisation assumée des esclaves femmes comme objet sexuel n’est cependant pas l’apanage du monde musulman.

En décembre 2008, David Eltis lance la plus large base de données consacrée à la traite négrière atlantique ou commerce triangulaire : The Trans-Atlantic Slave Trade Database, elle fait état de 12 521 336 déportés entre 1501 et 1866.

2.1. Au Congo :

Durant les premières années de la colonisation belge du Congo (1880-1908), les Congolais subissent un travail forcé, des tortures et des mutilations, un traitement si mortifère que la population s’effondre, réduite de plusieurs millions de personnes.

2.2. En Namibie 

Connue autrefois sous le nom de Sud-Ouest africain, il y eut lieu ce que l’on nomme communément le massacre des Hereros.

Les Hereros sont déportés par la puissance colonisatrice allemande qui y établit les premiers camps de concentration.

Ainsi Lothar von Trotha écrit que

« le peuple Herero doit quitter le pays, sinon, je le délogerai avec le « groot Rohr » (grand canon) »

D’une population initiale de 90 000 Hereros, le recensement de 1911 en décompte 15 000. Les Namas, peuple allié aux Herero contre la puissance allemande, passent de 20 000 à 10 000.

2.3. À Madagascar  

En 1947, à la suite de révoltes dans des villages malgaches, les autorités coloniales françaises matent violemment les émeutes à l’aide des troupes coloniales françaises, essentiellement sénégalaises, marocaines et malgaches.

Les affrontements et les victimes collatérales (malnutrition et maladie) feront près de 40 000 victimes sur environ 4 millions de Malgaches.

Selon Enzo Traverso, le nombre de victimes des conquêtes européennes en Asie et en Afrique au cours de la seconde partie du XIXe siècle tourne autour de 50-60 millions, dont la moitié environ due à la famine en Inde.

Des travaux récents d’historiens, à la suite du travail de George L. Mosse qui lance l’idée que les modifications de mentalités à la suite de la Première Guerre Mondiale peuvent expliquer la Shoah, estiment que la colonisation pourrait aussi être à l’origine du phénomène culturel de « brutalisation » des esprits constaté.

LE STATUT DES PEUPLES COLONISES

La colonisation ne s’est pas faite sans violence ni révoltés.

La violence est l’atteinte à une personne ou à un groupe, dans leur intégrité physique ou psychologique, dans leurs biens, dans leur appartenance ethnique, culturelle.

La violence nie la liberté et la personnalité d’autrui. Il faut la distinguer de la force, qui suppose maitrise de soi et volonté : la non-violence est une force !

La violence, cette puissance irrationnelle et sauvage, n’est-elle pas la trame de l’histoire ? Si elle s’inscrit dans la nature humaine, n’est-il pas vain de vouloir l’éliminer ? Et d’ailleurs, n’a-t-elle pas un rôle positif dans l’évolution des sociétés ? Utopique serait donc la non-violence ?

Une différence de traitement ou de statut (sujet, citoyen, esclave, etc.) peut exister entre les colonisés et les colons.

Les colons sont plus durs pour les indigènes que les métropolitains.

L’élément métropolitain peut jouer un rôle modérateur à l’égard des colons.

C’est ainsi que les rois d’Espagne ont dû interdire aux colons ibériques la réduction des Indiens en esclavage à la suite de la controverse de Valladolid ou que le « Code Noir » est mis en vigueur par le gouvernement de la métropole, pour limiter les abus des planteurs, tout en restant répressif.

Certains aspects de la colonisation européenne de l’Amérique ou de l’Afrique ont été qualifiés de crimes contre l’humanité par de nombreux historiens.

Ainsi selon Gilles Manceron, « la République (française) doit reconnaître que les crimes coloniaux sont bien des crimes contre l’humanité, au sens du premier texte international qui employait le terme, la déclaration du 24 mai 1915 des gouvernements français, britannique et russe à propos des massacres dans l’empire ottoman contre les civils arméniens, qui parle de crimes contre l’humanité et la civilisation. Ou encore de la résolution des Nations unies du 11 décembre 1946, qui dit que le génocide bouleverse la conscience humaine ».

L’esclavage est responsable de nombreux morts dus aux conditions de vie difficile mais aussi des déplacements de populations visant à le fuir (en Guyane, Guadeloupe, Martinique et à La Réunion ou en Amérique centrale).

Au-delà de l’esclavage, la pacification, la répression des révoltes et le travail forcé ont fait régresser les populations sur le plan démographique.

Les originaires de pays autres que les métropoles profitent de la colonisation pour venir se mêler à la population colonisatrice et s’associer à ses actions (Par exemple, immigrants espagnols et maltais en Algérie, libanais en Afrique noire, ou Indiens d’Asie à l’Île Maurice).

Leur présence a parfois contribué à accentuer le particularisme des colons vis-à-vis de la métropole.

LES CONSEQUENCES SANITAIRES 

Au niveau sanitaire, si durant la période coloniale, on note un recul marquant du paludisme, de la malaria et de nombreuses maladies tropicales. Certains auteurs avancent que les initiatives de santé publique visaient également à enrayer la décroissance démographique afin de conserver un réservoir de main-d’œuvre.

Par ailleurs, le développement du chemin de fer en Afrique est suspecté d’être à l’origine de la diffusion primaire du VIH-1 (virus du sida) en Afrique équatoriale française dans les années 1910-1940.

LES CONSEQUENCES CULTURELLES

Dans les colonies françaises et britanniques, les colons mettent en place des écoles primaires et des établissements secondaires, de type collèges et lycées.

Pourtant, il serait faux de considérer que les peuples colonisés n’avaient pas de culture à part entière et ne possédaient pas d’élites intellectuelles, et cela même lorsque ces cultures se transmettaient oralement et non par le truchement de l’écriture.

Ainsi, s’agissant de l’Afrique sahélienne, dès le XIIIe siècle de notre ère, elle possédait des centres intellectuels.

C’est ainsi que l’université de Sankoré rassembla de nombreuses générations de savants négro-africains, dont le Tarikh es-Soudan (1652) du Tombouctien Abderrahmane Ben Abdallah Ben Imran Ben Amir Es Sa’di a fourni une liste, notamment des éléments biographiques sur Ahmed Baba.

Dans l’est du continent, le philosophe africain Zora Yacob est contemporain de Descartes dont sa philosophie se rapproche du cartésianisme.

La mise en place des systèmes coloniaux a bien souvent détruit les systèmes culturels préexistants en voulant les remplacer par les cultures importées des métropoles.

Au Mexique, dès les débuts de la colonisation, les moines monothéistes espagnols brûlent des milliers de codex mayas dont l’écriture figurative leur semble peuplée de démons.

LES CONSEQUENCES ECOLOGIQUES

Lorsque le célèbre économiste écossais Adam Smith parlait des « bons effets naturels du commerce des colonies », il faut comprendre qu’il y voyait des avantages pour l’économie de l’Angleterre. 

En réalité, la colonisation par l’homme de la Terre depuis les débuts de l’agriculture il y a 13 000 ans environ (révolution néolithique) s’est traduite par des modifications profondes de l’environnement, à tel point que l’on parle aujourd’hui d’une extinction massive pour cette période, appelée extinction de l’Holocène, en raison du rythme accéléré de la disparition des espèces animales et végétales qui menace la biodiversité.

Jared Diamond montre que dans le passé plusieurs sociétés ont purement et simplement disparu en raison notamment de problèmes environnementaux.

Depuis cinq siècles, la colonisation des Amériques s’est traduite par une déforestation massive, d’abord en Amérique du Nord (forêts de la partie est des États-Unis), décrite par des observateurs français tels que François André Michaux et Jacques-Gérard Milbert, puis actuellement en Amérique du Sud (forêt amazonienne), sous la pression de la mondialisation économique.

LES CONSEQUENCES ECONOMIQUES

Les populations autochtones perdent généralement la direction de leurs affaires au profit des éléments colonisateurs.

La colonisation se traduit par le développement du secteur primaire (plantation, industrie extractive), les industries de transformation étant réservées à la métropole.

Un « privilège de l’exclusif » en faveur de la métropole peut être mis en place avec vente exclusive des matières premières à la métropole ; achat exclusif des produits manufacturés métropolitains ; recours exclusif au fret métropolitain.

Le développement des infrastructures locales est mis en œuvre par les colonisateurs avec la main-d’œuvre locale (travaux forcés, déportation de main-d’œuvre, travail non rémunéré, recrutement forcé, etc.) dans le but d’exporter les richesses locales.

De même, les bâtiments coloniaux étaient occupés par le personnel colonial, tandis que les populations autochtones habitaient à la périphérie de leurs propres terres, ou dans des lieux périphériques des villes coloniales :

Le modèle colonial urbain reposait sur trois éléments :

  • le monopole foncier de l’administration publique sur le sol urbain ;
  • la stricte application de la division fonctionnelle de l’espace : urbanisme de plan avec une administration tatillonne et introduction du droit écrit ;
  • le lotissement comme outil physique d’aménagement de l’espace urbain et outil de ségrégation : lotissement équipé pour la population européenne et les ” évolués “, lotissement sommaire pour les autochtones. »

Ensuite, pour le financement de toutes ces infrastructures, des prélèvements obligatoires en nature et en numéraire étaient ponctionnés sur les populations indigènes :

  • impôt sur les cases,
  • impôt de taille,
  • impôt de capitation,
  • impôt sur le revenu des personnes physiques, etc.

Pour échapper à cette pression fiscale particulièrement drastique et aux représailles militaires, certains Africains s’enfuyaient. Des exodes qui ont ralenti, voire annihiler, les échanges économiques avec les pays proches outre qu’ils étaient combattus par les troupes coloniales.

Les colons manifestent généralement une attitude revendicatrice et souvent autonomiste à l’encontre des métropoles.

LES PREMIERES REVENDICATIONS AUTONOMISTES 

Colonies britanniques : refus des taxations métropolitaines et guerre d’indépendance des 13 colonies d’Amérique du Nord, indépendance des colons de Rhodésie du Nord et de Rhodésie du Sud.

Colonies espagnoles : ce sont les créoles espagnols (José de San Martin, Francisco de Miranda et Simón Bolívar), et non les indigènes, qui se sont plaints de l’oppression de la métropole et lui ont livré les guerres d’indépendance.

Colonies françaises : ce sont les Européens d’Algérie qui ont réclamé l’autonomie financière de la colonie d’Algérie (création des Délégations financières, des taux d’impôt réduits et des timbres particuliers distincts de ceux de France). Généralement l’on considère la valeur monétaire des échanges économiques entre les métropoles et leurs colonies. Or, d’une part cette valeur est fixée unilatéralement par des institutions métropolitaines ; ce qui explique au moins partiellement le phénomène dit de la détérioration des termes de l’échange. D’autre part, la valeur stratégique de ces échanges est sans commune mesure avec les prix chichement alloués aux colonisés.

Durant la période coloniale, selon les récents travaux de l’université d’Oxford, la production des colonies africaines de l’Empire britannique représentait moins d’un pour cent du PIB de l’Empire.

 

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7 réflexions au sujet de « AVEC EMMANUEL MACRON | LA COLONISATION EST UN CRIME CONTRE L’HUMANITE »

  1. De 1955 à 1970 (avec une pointe de 1957 à 1963), la France déclenche une guerre semblable à celle du Vietnam pour écraser le mouvement indépendantiste UPC de Ruben Um Nyobé. Une répression épouvantable fait de cent à quatre cent mille morts (le bilan n’a jamais pu être fait). Elle ne figure dans aucun manuel français d’histoire, bien entendu. Ce massacre a pris rapidement une tournure raciste, c’est-à-dire qu’on a stigmatisé les ennemis politiques comme appartenant à une seule ethnie, les Bamiléké – ce qui n’était pas vrai.

    On a attisé et cristallisé une haine ethnique. Un officier français, le colonel Lamberton, a écrit dans une revue militaire un passage que je suis obligé de vous citer tellement il évoque des tragédies plus actuelles : « Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique, les Bamiléké, en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne. […] Qu’un groupe de populations nègres réunisse tant de facteurs de puissance et de cohésion, n’est pas si banal en Afrique Centrale. […] L’histoire obscure des Bamiléké n’aurait d’autre intérêt qu’anecdotique si elle ne montrait à quel point ce peuple est étranger au Cameroun ».

  2. La volonté de « puissance », la fable du peuple « étranger »… Moyennant quoi, on a massacré dans des proportions indicibles. Il y a deux, trois ans, quand j’ai enquêté sur cette guerre atroce, les gens qui l’avaient connu n’osaient toujours pas en parler, tellement ils restaient terrorisés. C’est inimaginable. La décolonisation de l’Afrique subsaharienne a été inaugurée par un vaste et long crime contre l’humanité, commis par des troupes françaises et leurs auxiliaires africains, les fameux “tirailleurs sénégalais” – plutôt tchadiens en l’occurrence.

  3. Ensuite il y a eu la guerre du Biafra. Elle est plus connue sous l’angle de l’invention des Médecins Sans Frontières. Mais la réalité n’a pas grand-chose à voir avec ce qui nous a été raconté en France, version humanitaire . La Françafrique a soutenu dès le début une tentative de sécession de la province pétrolière du Nigeria, contre la volonté d’une majorité de ses habitants. Foccart, depuis l’Élysée, et le président ivoirien Houphouët ont mené cette guerre contre les Anglo-Saxons, fournissant une grande partie de la logistique et de l’armement, avec le Gabon comme base arrière. L’emblème de la Croix-Rouge a été vite détourné : les avions soi-disant destinés au pont aérien humanitaire livraient aussi des armes. Jean-Franklin Narodetzki a parlé ce matin de l’invention du “militaro-humanitaire” à propos de la guerre civile en Bosnie : je crois qu’elle a eu lieu beaucoup plus tôt, dès la guerre du Biafra.

    Dans son livre extrêmement documenté, La politique africaine d’Houphouët-Boigny , Jacques Baulin a écrit à ce sujet un chapitre édifiant. Une société suisse était chargée de la propagande du Biafra. Baulin a retrouvé ses argumentaires. Le gouvernement fédéral du Nigeria était accusé de vouloir affamer les Biafrais. Il y a eu certes une famine très importante dans le réduit sécessionniste. Mais c’est le camp séparatiste qui a refusé la proposition d’un approvisionnement diurne : il voulait conserver les vols nocturnes mêlant les armes à la nourriture. La manipulation de l’humanitaire, au grand dam des populations civiles, ne date pas d’hier.

  4. En 1972, au Burundi, la dictature militaire tutsie a procédé au massacre systématique de l’élite hutue – quelque 200 000 personnes : un crime contre l’humanité massif, qui peut être qualifié de massacre génocidaire, sinon de génocide. La France était l’alliée du régime burundais, les moyens de sa coopération militaire ont facilité les massacres. Une responsabilité bien peu connue. Tout comme celle des réseaux françafricains dans les atroces guerres civiles du Liberia et de la Sierra Leone.

  5. En 1987, la Libye et Foccart font assassiner Sankara, avec la complicité d’Houphouët. Leur ami Blaise Compaoré prend les rênes du Burkina. Tout ce beau monde, y compris le général ivoirien Robert Gueï, prépare l’agression du Liberia “anglo-saxon”, fin 1989, par les commandos de l’entrepreneur de guerre Charles Taylor. Deux ou trois ans plus tard, un disciple de Taylor, Foday Sankoh, monte une succursale en Sierra Leone, le sinistre RUF. La Françafrique a longuement soutenu et approvisionné, par ses achats de matières premières (bois, caoutchouc, diamants) et ses trafics d’armes, ces deux guérillas siamoises qui ont alerté la planète par une surenchère dans l’horreur – jusqu’aux loteries à l’amputation .

    Toujours dans la même logique de concurrence avec les Anglo-Saxons, la Françafrique a établi un avant-poste au Rwanda. Je laisse à Jean-François Dupaquier le soin de parler des responsabilités françaises dans cette affaire, qui sont incroyables. Si l’on se réfère à la grille indiquée plus haut, on observera à l’époque, auprès du régime Habyarimana et du Hutu power, la présence du réseau Mitterrand, avec différentes motivations que je vous laisse imaginer. Il y avait aussi la DRM, qui a joué un rôle de propagande très important, ne cessant de dénigrer les Tutsis, qualifiés de “Khmers noirs”. Les génocidaires, eux, appelaient les Tutsis des “cancrelats”. À leurs côtés, les Services français n’ont pas trouvé mieux que de lancer une “Opération insecticide”, via Paul Barril . Ce travail de diabolisation n’a pas été sans effets…

  6. Je terminerai ce trop rapide survol par les crimes contre l’humanité massifs au Congo-Brazzaville . Après un premier coup d’État manqué en 1991, la Françafrique a restauré le dictateur déchu Denis Sassou-Nguesso en 1997, au terme d’une guerre civile. Celui-ci ayant repris ses habitudes autocratiques et prédatrices, la guerre est renée de ses cendres, entraînant une répression épouvantable. Les troupes ou plutôt les milices de Sassou y ont été secondées par une coalition françafricaine de circonstance : un corps expéditionnaire venu de l’Angola (un régime allié d’Elf, de Chirac et des réseaux Pasqua) ; un contingent tchadien de l’ami Idriss Déby ; des restes de la Garde présidentielle de Mobutu et des forces rwandaises qui encadrèrent le génocide ; des mercenaires français, et de “vrais-faux mercenaires”, c’est-à-dire des militaires tricolores déguisés en mercenaires ; le tout avec l’argent d’Elf, de Bolloré, de grandes banques françaises. Entre décembre 1998 et décembre 1999, les agressions à connotation ethnique contre les populations civiles, au sud de Brazzaville et du pays, ont fait au moins autant de victimes que, durant la même période, au Kosovo, à Timor Est et en Tchétchénie réunis – en termes de morts ou de viols.

  7. Qui vous en a parlé en France ?

    Si les médias sont restés muets, ce n’est pas en vertu de la théorie du “mort-kilomètre”, qui dissout l’intérêt dans l’éloignement : Timor est beaucoup plus loin que le Congo-Brazzaville ! Un pays qui, de surcroît, est l’une de nos principales sources d’approvisionnement en pétrole, et fut le berceau de la France libre. Pourquoi n’a-t-on pratiquement pas parlé des crimes contre l’humanité au Congo-Brazzaville ? Pourquoi ces reportages censurés, ces articles de désinformation ? Pour les mêmes raisons qui évincent de nos manuels d’histoire les massacres commis au Cameroun au tournant des années 60 (ou qui, en Turquie, ensevelissent le génocide arménien) : il y va d’un soi-disant intérêt ou honneur de l’État. Plutôt les intérêts de quelques-uns, et le déshonneur collectif.

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